Atlas Social d'Angers

Le dessous des cartes de la douceur angevine

Les campagnes angevines mobilisées dans l’accueil des exilé.e.s

par David Lessault et Alexandra Clavé-Mercier

planche publiée le 15 juin 2023

Dans le cadre de l’enquête récente CAMPOS (Les campagnes de l’Ouest à l’épreuve des circulations internationales et des solidarités), des habitants des espaces périurbains interrogés ont revendiqué des valeurs d’hospitalité héritées d’une tradition d’ouverture en lien avec la circulation fluviale et la viticulture, induisant commerce et accueil des gens de passage... Ces valeurs sont aujourd’hui remobilisées par certains d'entre eux pour la prise en charge des personnes exilées alors que la ville d’Angers sature en matière d’offre d’hébergement à destination des plus vulnérables.

Remerciements
Le projet CAMPOS a été soutenu et financé par l’Université d’Angers. Nous tenons particulièrement à remercier Marie Attimont pour sa participation, en qualité d’étudiante-stagiaire, à l’enquête téléphonique menée auprès des communes du Maine-et-Loire en 2021. Merci également aux artistes de l’Atelier Kawa pour leur créativité et leurs illustrations.
Dans un souci de confidentialité, les noms des personnes et des acteurs ont été anonymisés, les noms de lieux vaguement précisés. Les extraits de BD permettent d’exprimer la réalité du terrain sans dévoiler l’identité des acteurs.

Des parcours variés qui mènent à la campagne

1Depuis les débuts de la « crise migratoire » en 2015, l’Etat et les pouvoirs publics ont notamment répondu par une politique de dispersion géographique des lieux d’accueil des exilé.e.s, dans l’idée de mieux en répartir la « charge » (Berthomière et al, 2020). D’abord pour soulager « la jungle » de Calais et les campements de la capitale parisienne, ensuite pour désengorger les grands centres urbains, les territoires ruraux français ont été directement sollicités pour héberger et prendre en charge les personnes exilées (Demandeurs d’asile, Réfugiés, Mineurs étrangers isolés). Des centaines de personnes le plus souvent originaires du Moyen Orient et de l’Afrique Subsaharienne ont ainsi été conduites dans le Maine-et-Loire après des parcours douloureux.

Extraits du roman graphique Village global, David Lessault et Damien Geffroy (2019, réédition 2023)

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Copyright : Steinkis / David Lessault et Damien Geffroy

Pages 114-115 (Parcours du migrant congolais)
Parcours d’Archange – Anonymisé et synthétisé à partir du récit d’un demandeur d’asile d’origine congolaise rencontré dans une localité rurale ouvrant un centre d’accueil en 2016 – Enquêtes de terrain.
Arrivé en Belgique pour entrer en Europe, Archange tente de rejoindre son frère en Angleterre. Sa demande d’entrée est rejetée et il est contraint de rester à Calais pour tenter la traversée. Il est soutenu par une ONG intervenant au moment du démantèlement de la « Jungle » pour instruire une procédure d’asile en France. Il est alors conduit dans un nouveau centre d’accueil situé dans un village du Maine-et-Loire dans l’attente de l’avancée de son dossier.

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Copyright : Steinkis / David Lessault et Damien Geffroy

Page 40 – Pages 92-93 (Parcours du migrant érythréen)
Parcours de Zula – Anonymisé et synthétisé à partir d’un Procès-Verbal (PV) de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugié.e.s et Apatrides) dans le cadre d’une demande d’asile déposée par un ressortissant érythréen en 2015 – Enquêtes de terrain.
Cette femme érythréenne raconte son parcours à travers l’histoire de son mari dont elle est aujourd’hui éloignée. Sa demande d’asile a été rejetée et il a été renvoyé en Grèce, là où l’administration dispose de sa première « trace » d’entrée dans l’Union Européenne. Zula attend avec sa petite fille, dans un centre d’hébergement d’un village du Maine-et-Loire, des nouvelles de son mari et le dénouement de leur demande d’asile en France.

La dispersion des logements pour les exilé.e.s dans les campagnes angevines

2Angers sature en termes de places réelles dans les dispositifs d’hébergement des migrant.e.s, réfugié.e.s et demandeur.ses d’asile qui pourtant se multiplient. Des solutions de logement sont trouvées en périphérie, dans certaines petites villes du département ou dans les campagnes périurbaines. Par exemple, une grande maison située dans un lieu-dit d’une petite commune qui hébergeait auparavant des jeunes en difficulté mais n’était plus utilisée car jugée « trop isolée » par les professionnels a été finalement remise en service par la même association pour y loger des demandeur.ses d’asile.
Ces situations inédites pour beaucoup de communes et de travailleurs sociaux ont bousculé les missions initiales de ces acteurs de terrain. En particulier, la nouvelle localisation des exilé.e.s, installés dans l’urgence à la campagne, redéfinit les contours de l’intervention des travailleurs sociaux. Chargés d’accompagner les exilé.e.s, ces derniers doivent adapter leurs activités sur la forme comme sur le fond en raison des distances à parcourir, des sociabilités locales à construire pour les accompagner dans ce nouvel environnement. L’éloignement de la ville qui concentre les services institutionnels incontournables dans les domaines de la santé et du suivi des procédures administratives les contraint de surcroît à de nombreux déplacements qui sont autant de temps de moins passé à l’accompagnement social.

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Sources : Enquêtes CAMPOS, David Lessault. Fond de carte : INSEE, Grille communale de densité à 7 niveaux, Voir en ligne. Réalisation : ESO-Angers, Université d'Angers-CNRS, 2023

Alors que les grands centres urbains du département (Angers, Saumur, Cholet) concentrent les principaux centres d’hébergement institutionnels (Centre d’accueil pour demandeurs d’asile essentiellement), ils opèrent de plus en plus en dispositifs diffus en ouvrant des logements indépendants dans les espaces périurbains. Cette offre officielle qui participe à la diversification des types de logements dédiés à l’accueil (en maison individuelle, en appartement ou anciens logements de fonction reconvertis) coexiste avec une offre privée ou parapublique qui peut échapper à la gestion des opérateurs spécialisés.

L’hébergement des personnes exilées dans le Maine-et-Loire (2021)

L’indispensable soutien des acteurs locaux en milieu rural

3Au-delà des principaux opérateurs spécialisés (Adoma, France Horizon, France Terre d’Asile etc.), citoyens et collectifs associatifs des campagnes angevines se mobilisent pour mettre en place ou soutenir des actions locales, notamment en proposant des hébergements. Ce faisant, ils s’emploient également à assurer un accompagnement de proximité sur la base du bénévolat. Dans ce contexte d’hébergement en dehors des (grandes) villes, comme en raison des limites de la prise en charge institutionnelle, cette mobilisation citoyenne apparait comme un levier nécessaire à l’accueil. Ainsi, en un laps de temps relativement court (quelques mois à quelques années), de nombreuses associations ou collectifs dans les campagnes ont vu le jour tout en s’inspirant de plus grosses associations urbaines spécialisées, mais aussi en faisant jouer leurs multiples réseaux locaux et d’interconnaissance caractéristiques du milieu rural. On observe alors au sein de ces nouveaux collectifs une grande diversité de profils de bénévoles en termes d’âge, de profession, d’orientation politique et d’obédience religieuse.

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Sources : Enquêtes CAMPOS, David Lessault. Réalisation : ESO-Angers, Université d'Angers-CNRS, 2023

En dehors des hébergements proposés en ville par les opérateurs spécialisés, on observe ici la dispersion géographique des logements dédiés à l’hébergement des exilés dans les campagnes angevines. Ces nouveaux logements ouverts récemment (au cours des 8 dernières années) sont le plus souvent le fait d’initiatives locales. Municipalités, associations et collectifs, voire particuliers mettent à disposition des logements pour les personnes exilées. La solution d’hébergement est souvent associée à la mise en place d’un collectif de soutien ou d’accompagnement qui vise à faciliter autant que possible le quotidien des personnes hébergées.

Répartition des logements dédiés à l’hébergement des personnes exilé.e.s selon les modes de gestion (2021)

Organiser l’accueil entre ville et campagnes

4Tirant profit de la diversité de leurs profils et leurs compétences, les bénévoles se mettent au service de l’accueil des exilé.e.s en leur proposant d’assurer leur « suivi » administratif (notamment lorsque les travailleurs sociaux ne dispose pas toujours du temps nécessaire), de les aider dans l’apprentissage du français, l’accompagnement à la scolarité, les navettes quotidiennes ou hebdomadaires vers les centres de soins, les commerces spécialisés ou la Préfecture… Les bénévoles deviennent souvent incontournables pour les personnes accueillies dans des territoires peu reliés à la ville et ils assurent un relais nécessaire aux professionnels de l’accueil.

Extraits de Carnets mêlés : Planches BD – Mini BD « Un accueil improvisé » (6 planches)

Planche 1/6

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Planche 2/6

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Planche 3/6

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Planche 4/6

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Planche 5/6

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Planche 6/6

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A propos de Carnets mêlés

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Un accueil improvisé

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Démélâge

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Carnets Mêlés a été réalisé début 2023 dans le cadre du projet CAMPOS

Crédits : CAMPOS / David Lessault, Alexandra Clavé-Mercier, Téhem, 2023. Téléchargeable en entier, format PDF ici (site de l'Université d'Angers).

Une hospitalité prenant appui sur les solidarités entre territoires

5Depuis les débuts de ce qui est communément appelé la « crise migratoire » de 2015, les habitants des campagnes angevines ont su s’adapter très rapidement à l’injonction de l’Etat pour faire des territoires ruraux de nouveaux lieux d’hospitalité. Leurs initiatives semblent d’autant plus efficientes qu’elles s’appuient sur les relations entre ville et campagnes. Toutefois, au-delà de leur caractère souvent bricolé, les complémentarités territoriales entre Angers et ses périphéries pourraient être encore mieux valorisées et coordonnées au bénéfice de la prise en charge des personnes exilé.e.s.

Pour citer ce document

David Lessault et Alexandra Clavé-Mercier, 2023 : « Les campagnes angevines mobilisées dans l’accueil des exilé.e.s », in H. Davodeau, L. Guillemot & S. Giffon, Atlas Social d'Angers [En ligne], eISSN : 2968-0255, mis à jour le : 15/06/2023, URL : https://atlas-social-angers.fr:443/index.php?id=1085, DOI : https://doi.org/10.48649/asda.1085.

Autres planches in : Engagement, solidarité et discriminations

Conception : Brouard-Sala Q., 2023

La pauvreté économique dans l’Aire d’Attraction et la Ville d’Angers : entre concentration et ségrégation

par Quentin Brouard-Sala

Voirla planche intégrale 

Bibliographie

BERTHOMIERE William, FROMENTIN Julie, LESSAULT David, MICHALON Bénédicte, PRZYBYL Sarah, L’accueil des exilés dans les espaces ruraux en France : orientations nationales et déclinaisons locales d’une politique de dispersion, in Revue Européenne des Migrations Internationales (REMI), Vol. 36, n°2-3, 2020. Voir en ligne.

LESSAULT David, GEFFROY Damien, Village Global , Steinkis, Roman graphique, 159 p., 2019.

Glossaire

  • périurbanisation

    La périurbanisation correspond à l’extension des surfaces artificialisées en périphéries des agglomérations urbaines. L’équivalent anglais est suburbanization. La périurbanisation est un processus dont l'espace périurbain est la conséquence spatiale.
    Plusieurs définitions sont en concurrence : on estime parfois que la périurbanisation ne correspond qu’aux surfaces bâties en périphérie urbaine qui sont sans contact avec le bâti existant, et parfois que la périurbanisation concerne toutes les constructions nouvelles en périphéries. Certaines formes d'urbanisme comme le lotissement ou l'aménagement concerté (les ZAC) ou différé (les ZAD), et certaines formes paysagères comme l'habitat pavillonnaire ou le mitage sont symptomatiques voire symboliques du phénomène de périurbanisation.
    La périurbanisation est associée à l’extension rapide et très importante du bâti urbain au-delà de ses limites anciennes, en particulier dans la seconde moitié du XXe siècle avec la démocratisation de l’automobile, et l'attrait du logement individuel mais ses origines remontent au XIXe siècle avec l’essor des chemins de fer qui, associés à la bicyclette, permettaient à une partie des classes populaires d’habiter des quartiers ouvriers périphériques tout en travaillant dans les usines situées à l’intérieur des agglomérations.

  • migrant.e.s

    Il n’existe pas de définition juridiquement reconnue du terme « migrant ». Toutefois, selon les Nations Unies, ce terme désigne « toute personne qui a résidé dans un pays étranger pendant plus d’une année, quelles que soient les causes, volontaires ou involontaires, du mouvement, et quels que soient les moyens, réguliers ou irréguliers, utilisés pour migrer ». Cependant, il est courant d’y inclure certaines catégories de migrants de courte durée, tels que les travailleurs agricoles saisonniers qui se déplacent à l’époque des semis ou des récoltes.

  • réfugié.e.s
    Les réfugiés se trouvent hors de leur pays d’origine en raison d’une crainte de persécution, de conflit, de violence ou d’autres circonstances qui ont gravement bouleversé l’ordre public et qui, en conséquence, exigent une « protection internationale ». La Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, mais aussi des instruments régionaux et les statuts du HCR permettent de donner une définition du réfugié.
  • demandeur.ses d’asile

    Personne demandant la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire, qui bénéficie du droit de se maintenir provisoirement sur le territoire dans l’attente d’une décision de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) et/ou de la CNDA (Cour Nationale du Droit d'Asile) sur sa demande de protection. En cas d’octroi du statut de réfugié ou de la protection subsidiaire, un titre de séjour lui est délivré. En cas de rejet, le demandeur a l’obligation de quitter le territoire à moins qu’il ne soit admis à y séjourner à un autre titre.

  • exilé.e.s
    Personne que l'on chasse de son pays ou qui choisit de le quitter.

David Lessault

Chargé de Recherches au CNRS, UMR 6590 Espaces et Sociétés (ESO)

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Alexandra Clavé-Mercier

Socio-anthropologue, enseignante au département de sociologie de l'université de Tours, chercheure associée à CITERES (UMR 7324) et à ESO-Angers (UMR 6590) et fellow de l'Institut Convergences Migrations

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Résumé

Dans le cadre de l’enquête récente CAMPOS (Les campagnes de l’Ouest à l’épreuve des circulations internationales et des solidarités), des habitants des espaces périurbains interrogés ont revendiqué des valeurs d’hospitalité héritées d’une tradition d’ouverture en lien avec la circulation fluviale et la viticulture, induisant commerce et accueil des gens de passage... Ces valeurs sont aujourd’hui remobilisées par certains d'entre eux pour la prise en charge des personnes exilées alors que la ville d’Angers sature en matière d’offre d’hébergement à destination des plus vulnérables.

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