Atlas Social d'Angers

Le dessous des cartes de la douceur angevine

Les noms de rues à Angers (2/3)


Disparités par quartier

par Chadia Arab

planche publiée le 10 avril 2026

Dans la continuité de la précédente planche portant sur les noms féminins de rues à l’échelle de la ville d’Angers, cette deuxième planche montre que les femmes restent globalement sous-représentées dans les noms de rues et peu visibles dans les grands axes, à l’échelle de deux quartiers. Ici, cette inégalité est renforcée : certains quartiers récents, comme les Hauts-de-Saint-Aubin, concentrent de nombreux noms féminins, tandis que des quartiers populaires plus anciens comme Monplaisir en comptent très peu. Face à ces disparités, des habitantes proposent de valoriser des figures locales, pour accroître la visibilité des femmes dans l’espace urbain.

L’auteure remercie Pierre Houdayer pour les recherches effectuées dans le cadre de son stage de Master 2 ALC Art Littérature et Civilisation à l’Université d’Angers au printemps 2026, ainsi qu'Anouk Guérin, étudiante à l’École des Beaux-Arts d’Angers, pour ses illustrations. Tous les dessins de cette planche sont en licence Creative Commons 4.0 BY-NC-ND.

Géographie des noms de femmes dans les rues : une forte inégalité entre les quartiers

L’analyse de la répartition des rues portant des noms de femmes dans les quartiers d’Angers met en évidence de fortes inégalités territoriales. Sur un total de 122 odonymes féminins recensés dans la ville, leur distribution est très contrastée selon les quartiers.

Carte des noms de rues à Angers portant un nom de femme, d'homme ou autre catégorie (lieu, métier, imaginaire, animal, histoire) en 2024 : répartition par quartier

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Sources : BD TOPO, IGN, 2024. Dictionnaire des rues d'Angers, Archives Municipales d'Angers, 2025. https://archives.angers.fr/aide-memoire/angers-en-lieux/dictionnaire-des-rues/. Data Angers. Réalisation : Atlas Social d'Angers, Université d'Angers, UMR ESO CNRS 6590, 2026.

Répartition des noms de rue de femmes par quartier

Quartier Nombre de rues portant un nom de femme % sur le total de femmes
Belle-Beille 13 10,6
Centre Ville - La Fayette - Eblé 10 8,2
Deux-Croix - Banchais 5 4,1
Doutre - Saint-Jacques - Nazareth 13 10,6
Hauts de Saint-Aubin 40 32,8
Justices - Madeleine - Saint-Léonard 19 15,6
La Roseraie 3 2,4
Lac de Maine 8 6,5
Monplaisir 2 1,6
Saint-Serge - Ney - Chalouère 9 7,4

Sources : BD TOPO, IGN, 2024. Dictionnaire des rues d'Angers, Archives Municipales d'Angers, 2025. https://archives.angers.fr/aide-memoire/angers-en-lieux/dictionnaire-des-rues/. Réalisation : Atlas Social d'Angers, Université d'Angers, UMR ESO CNRS 6590, 2026.

Tout d’abord, certains quartiers concentrent une part importante de ces dénominations. C’est notamment le cas des Hauts-de-Saint-Aubin, qui comptent à eux seuls 40 rues portant des noms de femmes, soit 32,8 % de l’ensemble. Ce quartier se distingue très nettement des autres territoires angevins, puisque la part de rues féminines y est plus de dix fois supérieure à celle observée dans certains quartiers populaires. Une des explications réside dans le développement récent du quartier des Hauts-de-Saint-Aubin, qui a su intégrer davantage de noms de femmes dans leur toponymie. C’est à partir de 2009 et jusqu’en 2014 que 25 noms de rues de femmes sont donnés aux artères du quartier.

Évolution du nombre de rues portant un nom de femme à Angers par quartier

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Sources : BD TOPO, IGN, 2024. Dictionnaire des rues d'Angers, Archives Municipales d'Angers, 2025. https://archives.angers.fr/aide-memoire/angers-en-lieux/dictionnaire-des-rues/. Data Angers. Réalisation : Atlas Social d'Angers, Université d'Angers, UMR ESO CNRS 6590, 2026.

Carte des noms de rues à Angers portant un nom de femme, d'homme ou autre catégorie (lieu, métier, imaginaire, animal, histoire) en 2024 : zoom sur le quartier des Hauts-de-Saint-Aubin

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Sources : BD TOPO, IGN, 2024. Dictionnaire des rues d'Angers, Archives Municipales d'Angers, 2025. https://archives.angers.fr/aide-memoire/angers-en-lieux/dictionnaire-des-rues/. Data Angers. Réalisation : Atlas Social d'Angers, Université d'Angers, UMR ESO CNRS 6590, 2026.

D’autres quartiers présentent également des valeurs relativement élevées, comme Justices – Madeleine – Saint-Léonard (19 rues, soit 15,6 %) ou encore Belle-Beille et Doutre – Saint-Jacques – Nazareth (13 rues chacun, soit 10,6 %). À l’inverse, plusieurs quartiers apparaissent très faiblement dotés en odonymes féminins. C’est particulièrement le cas de Monplaisir, qui ne compte que 2 rues portant un nom de femme (1,6 %), et de la Roseraie, avec 3 rues (2,4 %). Ces chiffres contrastent fortement avec ceux observés dans les Hauts-de-Saint-Aubin et traduisent un déséquilibre spatial important dans la visibilité des femmes dans l’espace public.

Dessin illustrant l'inégale répartition des rues portant un nom de femme dans les quartiers d'Angers

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Illustration : Anouk Guérin, étudiante à l’École des Beaux-Arts d’Angers. Avec l'aimable accord de l'illustratrice. Licence CC 4.0 BY-NC-ND.

Cette disparité est d’autant plus marquée que Monplaisir et la Roseraie font partie des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPPV) à Angers, au même titre que Belle-Beille ou les Hauts-de-Saint-Aubin. Ces quartiers concentrent des populations plus modestes et font l’objet de politiques publiques spécifiques visant à réduire les inégalités sociales et territoriales. Par exemple, Monplaisir1 est marqué par une forte précarité économique. Le taux de pauvreté atteint environ 51 %, soit un niveau très supérieur à la moyenne nationale et à celle de l’agglomération. Environ 39 % des familles sont monoparentales, une proportion nettement supérieure à celle observée à l’échelle nationale. Le quartier est ainsi considéré comme le plus pauvre de l’agglomération d’Angers. Sur le plan résidentiel, Monplaisir se caractérise par une forte présence de logements sociaux, qui représentent environ 85 % des résidences principales dans le périmètre prioritaire. Aujourd’hui, Monplaisir fait l’objet d’un important programme de renouvellement urbain : réhabilitation de logements, démolitions, nouvelles constructions et équipements.

C’est dans le cadre de cette rénovation urbaine que deux réalisatrices, Isabelle Mandin et Tesslye Lopez, ont réalisé un documentaire « Habitantes » qui donnent la parole à deux habitantes (Jeannine et Aline) du quartier qui vont sillonner le quartier à la recherche des noms de rues de femmes. Elles vont tomber sur l’une des deux noms de rue de femme à Monplaisir « Henriette Bicard ». Elle regrette que cette dernière ne soit pas identifiée sur la pancarte désignant la rue2. Dans le film, on voit les protagonistes inscrire le mot « résistante » sur la plaque commémorative. Les deux réalisatrices expliquent dans un entretien que cette inscription vise à corriger une omission fréquente : « pour les hommes, c’est toujours indiqué s’ils sont résistants, mort pour la France et cætera, et pour cette femme, il n’y avait rien écrit ».

Captures d'écran du film documentaire Habitantes (2021)

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Réalisation, prises de vues et de son, montage : Tesslye Lopez et Isabelle Mandin. 2021. Avec l’aimable autorisation des réalisatrices. Production : Les films Hector Nestor.

Le panneau de la rue Henriette Bicard, quartier Monplaisir à Angers, en 2026.

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Photographies : Chadia Arab, mars 2026.

Contexte urbain délaissé du panneau de la rue Henriette Bicard, quartier Monplaisir à Angers, en 2026, une des deux seules rues portant le nom d’une femme dans le quartier.

L'auteure remercie Isabelle Mandin et Tesslye Lopez pour l'avoir autorisée à utiliser des images et les verbatims du film Habitantes. Résumé du documentaire : Les travaux de rénovation du quartier ont commencé. Entre confinements et routes barrées, les habitantes s'essaient à faire bouger les lignes. Leur mission : féminiser les voies de Monplaisir. La barre de l'Europe tombe. Dans le bruit, les gravats, la musique et la poésie de Samira, Léna et Mireille se dévoilent. Chacune, par sa voix, participe à la reconstruction du quartier dans un féminisme joyeux et entraînant. Le chantier sera à la fois intime, collectif et géographique.

Affiche du film documentaire Habitantes, 2021

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Source : Tesslye Lopez et Isabelle Mandin. 2021. Les films Hector Nestor.

Captures d'écran du film documentaire Habitantes, 2021

1. Jeannine et Aline

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Les deux protagonistes du documentaire Habitantes

2. Les habitantes du quartier de Monplaisir...

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... rebaptisent les rues du quartier avec des odonymes féminins sur la maquette de présentation du quartier, réalisée à la suite de la rénovation urbaine.

Tesslye Lopez et Isabelle Mandin. 2021. Les films Hector Nestor.

En conclusion : Pour une rue Denise Lemeur à Monplaisir ?

Les deux habitantes de Monplaisir que l’on retrouve dans le documentaire, Jeannine et Aline, plaident pour un nom de rue de femme : Denise Lemeur. Les deux réalisatrices du documentaire (Entretien, Mars 2026) expliquent que les habitantes du quartier ont formulé une proposition visant à mettre en visibilité des femmes remarquables du quartier : « C’est Denise Lemeur. Denise Lemeur c’est une habitante du quartier Monplaisir qui est décédée il y a peut-être 10-15 ans, mais qui, de l’avis de plein de personnes, en tout cas, a fait beaucoup pour le quartier, qui était très investie dans les associations… qui a aidé beaucoup de gens. Et donc elles, elles ont proposé, à ce que ça soit une femme du quartier, qui a sauvé les arbres aussi, des grands arbres, de la démolition – elle avait en fait plein de casquettes, cette Denise Lemeur, qui faisait que c’était légitime de demander à ce qu’un nom de rue porte son nom... C’est vrai que du coup, c’était super intéressant, parce que ça pose aussi la question de, en tant que citoyen-ne, à quel endroit, à quel moment, on peut aussi choisir de penser la géographie de sa ville et comment on nomme les rues. »

Aperçu d'un échange entre Jeannine et Aline et 2 élues de la Ville d’Angers (Source : documentaire Habitantes) :

Jeannine et Aline : «On a fait le tour ensemble, se balader sur Monplaisir, et moi j’ai été interpellé par l’absence de noms de rues de femmes, et ça, ça m’a interpellé. On a trouvé une rue, madame Henriette Bicard, ça donne dans la rue de la Chalouère. [...] Il y a juste son nom, sans explications. Pour moi c’est une femme invisible, donc il y en a d’autres aussi. Alors je dis, notre société, faut la changer, alors je dis, Monplaisir, il y a tout à refaire, alors...»

Élue 1 : « C’est l’occasion effectivement !»

Élue 2 : « Ce qu’elles peuvent faire, c’est déjà réfléchir au nom, parce qu’il faut savoir que quand un nom est déjà donné quelque-part c’est niet dans cette commission, parce que j’y participe. Donc, qu’elle nous fasse des propositions de noms qu’on va transmettre à l’élu aux voiries, et voilà. »

Jeannine et Aline : «On en a une, c’est Denise Lemeur. C’est une habitante du quartier, qui est décédée en 2017 là, elle a fait, aidé au vivre-ensemble, c’est-à-dire entre l’association des habitants, la maison de quartier… plein d’associations, elle avait un rôle médiateur entre les uns et les autres. C’est une dame de quartier, qui, ça serait bien, on fait une allée piétonne… voilà. Pour moi, c’est idéalisé, mais...»

Élue 1 : « Mais c’est bien d’avoir des idéaux, vous savez, c’est très important ! »

Notes

1 Sources pour les données socio-démographiques du quartier de Monplaisir : sig.ville.gouv.fr.

2 Henriette Bicard (Metz 1886 - Auschwitz 1942), comédienne, déportée, co-créatrice de l'Anjou-Comédie. Commerçante de confession juive installée à Angers de 1918 à 1940, elle est passionnée par le théâtre et la scène. Elle fait partie du cercle fondateur de "L'Anjou-Comédie". Cette association-troupe joue et fait jouer dans l'entre-deux-guerres des pièces de Guitry ou de Feydeau au Quinconce et dans la salle Chemellier, ouvrant aussi la scène à des talents locaux. Pendant l'Occupation, les lois anti-juives du régime de Vichy condamnent Mme Bicard. Arrêtée par la Gestapo, elle est déportée à Auschwitz où elle décède le 15 juillet 1942 (Source : Archives patrimoniales de la ville d’Angers)

Pour citer ce document

Chadia Arab, 2026 : « Les noms de rues à Angers (2/3) », in H. Davodeau, L. Guillemot & S. Giffon, Atlas Social d'Angers [En ligne], eISSN : 2968-0255, mis à jour le : 10/04/2026, URL : https://atlas-social-angers.fr:443/index.php?id=1350, DOI : https://doi.org/10.48649/asda.1350.

Autre planche dans la série

Photo : C. Arab, 2026.

Les noms de rues à Angers (1/3)

« La guerre des sexes se joue aussi sur les plaques de rues », titrait le journal Ouest France du 6 août 2019 lorsque la rue Claveau avait pris le nom de Rue Jeanne Moreau. Parmi les 1606 voies et rues de la ville d'Angers, un peu plus d’une centaine portent le nom d'une femme. Ainsi, les d...

doi 10.48649/asda.1342

Autres planches in : Organisation territoriale et politique

Photo : C. Arab, 2026.

Les noms de rues à Angers (1/3)
Sous les noms de rues, les inégalités de sexe !

par Chadia Arab

Voirla planche intégrale 

Photo : Giffon 2024.

2024, des élections successives, mais quels changements dans les équilibres politiques de la ville ?

par Christian Pihet

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Graphique : GIFFON, 2022

L’intercommunalité et les fusions de communes
Le grand déménagement du territoire angevin

par Hervé Davodeau

Voirla planche intégrale 

Bibliographie

Ouest France, 6 août 2019, Angers. La guerre des sexes se joue aussi sur les plaques de rues. En ligne.

Ouest France, 6 décembre 2021, « Une immersion filmée » dans le quartier Monplaisir. En ligne.

Ouest France, 12 décembre 2022, Sur les plaques de rues d’Angers, les femmes sortent-elles de l’ombre ? En ligne.

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Chadia Arab

Directrice de Recherches au CNRS, Université d'Angers, UMR CNRS 6590 Espaces et Sociétés (ESO)

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Résumé

Dans la continuité de la précédente planche portant sur les noms féminins de rues à l’échelle de la ville d’Angers, cette deuxième planche montre que les femmes restent globalement sous-représentées dans les noms de rues et peu visibles dans les grands axes, à l’échelle de deux quartiers. Ici, cette inégalité est renforcée : certains quartiers récents, comme les Hauts-de-Saint-Aubin, concentrent de nombreux noms féminins, tandis que des quartiers populaires plus anciens comme Monplaisir en comptent très peu. Face à ces disparités, des habitantes proposent de valoriser des figures locales, pour accroître la visibilité des femmes dans l’espace urbain.

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