Atlas Social d'Angers

Le dessous des cartes de la douceur angevine

Les noms de rues à Angers (3/3)


Angers au féminin… ou presque : Inégalité de genre, invisibilité intersectionnelle

par Chadia Arab et Pierre Houdayer

planche publiée le 27 août 2026

« L’espace urbain ne peut être uniquement reflet d’une culture. Par son organisation même [...] il véhicule forcément un contenu idéologique auquel il est difficile d’échapper », écrivait Jacqueline Coutras en 1997. La ville porte ainsi un marquage à la fois politique et symbolique (Badairotti, 2002), dont la toponymie constitue un indicateur particulièrement révélateur. À Angers, les déséquilibres marqués dans les noms de voies selon le genre (voir planche 1 et planche 2) interrogent les valeurs que la ville inscrit, consciemment ou non, dans son espace public. Ces enjeux sont d’autant plus significatifs que la féminisation des rues fait l’objet d’une volonté municipale affirmée depuis 2009 : « Depuis cette année-là, les maires successifs se sont attachés à promouvoir la féminisation des rues », rappelait Sylvain Bertoldi (conservateur en chef des Archives d'Angers) dans Ouest France en 2022. Dans la continuité des deux premières planches consacrées aux inégalités de genre dans la toponymie angevine, cette troisième proposition adopte une approche intersectionnelle. Elle vise à mettre en lumière, d’une part, les exceptions et les absences dans la représentation des femmes, et, d’autre part, à interroger, dans une perspective postcoloniale, l’invisibilisation spécifique des femmes racisées.

Des exceptions qui confirment les absentes

Parmi les femmes qu’Angers met en lumière, ce sont les artistes qui se trouvent majoritaires. S’énumérant à un total de 43, elles sont actrices, peintres, chanteuses... et ont su marquer leurs époques par leurs arts.

Catégorisation des femmes ayant donné un nom de rue à Angers

Catégories à la base des dénominations Nombre de dénominations
Artiste 43
Religion 9
Bienfaits / Activisme 14
Résistante / Deuxième Guerre Mondiale 23
Médecine 7
Politique 8
Érudition 13
Aviation 7
Sport 2
Noblesse 4
Sources : BD TOPO, IGN, 2024. Dictionnaire des rues d'Angers, Archives Municipales d'Angers, 2025.
https://archives.angers.fr/aide-memoire/angers-en-lieux/dictionnaire-des-rues/.
Réalisation : Atlas Social d'Angers, Université d'Angers, UMR ESO CNRS 6590, 2026.

Certaines femmes ayant un nom de rue à Angers ont une attache dans la ville, comme Gaby Morlay, vedette du cinéma des années 1930 née à Angers en 1893, ou Jeanne Moreau, illustre actrice ayant grandement opéré pour le cinéma à Angers à travers ses ateliers et le festival Premiers Plans. Mais la plupart restent mythiques dans leur globalité et sont reconnues nationalement plutôt que localement. La dimension sociale de la toponymie peut ici être interrogée : pourquoi les rues d’Angers ne reflètent-elles pas davantage les femmes dites « ordinaires », celles qui façonnent quotidiennement la ville par leurs activités, leurs savoir-faire et leurs formes de citoyenneté ? Cette question fait écho à des initiatives locales, comme la proposition de la voie Denise Lemeur portée par des habitantes du quartier Monplaisir lors de sa rénovation en 2021 (voir planche 2).

Une exception notable vient toutefois nuancer ce constat. Six femmes issues du corps professoral du lycée Joachim-du-Bellay ont été honorées pour leur engagement dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale. La première, Marie Talet, a donné son nom à une rue le 27 avril 1945. Deux autres, Anne-Marie Baudin et Marthe Mourbel, ont été commémorées le 16 janvier 1956. Plus récemment, le 30 mai 2011, trois nouvelles dénominations ont complété cet ensemble : Lucienne Simier, Jeanne Letourneau et Marie-Madeleine James. Aujourd’hui nommées dans l’espace urbain, elles incarnent des trajectoires à la croisée du quotidien et de l’exceptionnel : des figures ancrées dans la vie locale, dont la reconnaissance est liée à des contextes historiques extraordinaires. Cette mise en visibilité participe néanmoins à la reconnaissance de parcours ordinaires dont la portée historique s’est manifestée dans des circonstances exceptionnelles.

Les six noms de rue de femmes résistantes et enseignantes du lycée Joachim Du Bellay

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Sources : BD TOPO, IGN, 2024. Dictionnaire des rues d'Angers, Archives Municipales d'Angers, 2025, https://archives.angers.fr/aide-memoire/angers-en-lieux/dictionnaire-des-rues/. Contour des quartiers : Data Angers. Réalisation : Atlas Social d'Angers, Université d'Angers, UMR ESO CNRS 6590, 2026.

Ainsi, ces figures de résistantes restent des exceptions, liées à des contextes historiques précis. Elles s’inscrivent dans un ensemble plus large de dénominations qui révèle d’autres logiques de sélection et de représentation. Parmi les 122 noms de voies féminines recensés à Angers, 101 renvoient à des femmes blanches. S’y ajoutent 11 noms associés à des femmes de descendance juive (telles que Simone Signoret, Simone Weil, Henriette Bicard ou Sonia Delaunay), ainsi que 3 dénominations renvoyant non pas à des personnes mais à des figures symboliques ou allégoriques (comme l’avenue Notre-Dame-du-Lac, le boulevard de la Marianne ou l’impasse des Péronnelles). In fine, seules 5 rues rendent hommage à des femmes racisées : Dulcie September, Aoua Keïta, Cesária Évora, Joséphine Baker et Rosa Parks). Ces voies sont localisées dans les quartiers Saint-Serge–Ney–Chalouère et Hauts-de-Saint-Aubin et dénommées entre 2009 et 2012 : Dulcie September (Saint-Serge–Ney–Chalouère, 30 mars 2009), Aoua Keïta (Hauts-de-Saint-Aubin, 30 mars 2011), Cesária Évora (Hauts-de-Saint-Aubin, 25 avril 2012), Joséphine Baker (Hauts-de-Saint-Aubin, 30 mars 2009) et Rosa Parks (Saint-Serge–Ney–Chalouère, 28 septembre 2009). Cette sous-représentation révèle un déséquilibre majeur dans les formes de reconnaissance urbaine. Elle met en évidence une absence notable de femmes asiatiques, arabes ou hispaniques, soulignant ainsi les limites d’une mémoire toponymique encore largement structurée par un prisme eurocentré.

Deux exemples de rues au nom féminin à Angers (une femme Juive et une femme Noire)

La Rue Simone Weil, à la Roseraie, dénomée le 26 octobre 2009

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La rue Cesária Évora, Les Hauts de Saint Aubin, dénommée le 25 avril 2012

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Photo : C. Arab, Mars 2026.

Ces éléments ouvrent ainsi une réflexion plus large sur la représentation urbaine. Angers, marquée par une diversité de trajectoires migratoires et de présences culturelles, peut-elle être pleinement appréhendée comme une ville cosmopolite sans que cette pluralité ne se reflète davantage dans ses espaces de dénomination ?

Colonialité et migration : Présentes dans les quartiers, absentes des rues

La carte ci-dessous met en évidence de fortes disparités de présence de population immigrée à Angers en 2022 (INSEE). Certains îlots des quartiers (dits prioritaires) de la Roseraie (Iris de Dumont d’Urville, Jean Vilar et Luther King) et de Monplaisir (Iris de l’Europe) atteignent près d'un tiers de population immigrée (majoritairement maghrébine et du Maroc en particulier), témoignant d’une forte diversité sociale et culturelle dans ces espaces résidentiels. Pourtant, cette présence importante ne se traduit pas dans la toponymie : les rues portant des noms de femmes racisées restent très marginales et dispersées, sans correspondance avec les secteurs les plus concernés. Cette dissociation entre composition démographique et dénomination des espaces publics révèle ainsi une invisibilisation symbolique des populations immigrées dans l’espace urbain angevin, y compris dans les quartiers où elles sont les plus représentées.

La population immigrée à Angers en 2022 par IRIS et les rues portant un nom de femme Blanche étrangère, Juive ou Noire

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Sources : BD TOPO, IGN, 2024. Dictionnaire des rues d'Angers, Archives Municipales d'Angers, 2025, https://archives.angers.fr/aide-memoire/angers-en-lieux/dictionnaire-des-rues/. Contour des quartiers : Data Angers. INSEE, Recensement de la population 2022 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8647014. Base infracommunale IRIS. Personnes immigrées selon la définition INSEE https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1328. Réalisation : Atlas Social d'Angers, Université d'Angers, UMR ESO CNRS 6590, 2026.

Bien que centrée sur les femmes, cette analyse doit être élargie aux logiques globales d’invisibilisation dans la toponymie. La question des personnes racisées, femmes et hommes confondus, y est centrale. Un regard postcolonial, voir décolonial, permet ainsi de dépasser une lecture strictement intersectionnelle et de mettre en évidence les mécanismes de sélection à l’œuvre dans la nomination des espaces urbains. Celle-ci s’inscrit dans un contexte plus large de débats sur la dénomination de l’espace public, ravivés en France au début des années 2020 autour du déboulonnage de statues liées à l’histoire coloniale. Dans cette continuité, des démarches locales, comme celles du collectif Interquartier 49, ont tenté de remettre en cause la présence de figures coloniales dans l’espace urbain, comme celle du Maréchal Lyautey1 (Cauchebrais, 2019) dans un boulevard à Angers ou le square Alexis Carrel2 (Ouest France, 2018), sans obtenir de réponse municipale à ce jour.

Square Lyautey à Angers, quartier Monplaisir

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Photo : P. Houdayer, Mars 2026.

Des exceptions existent toutefois. Parmi les cinq femmes racisées donnant leur nom à des voies angevines, certaines incarnent des figures anticolonialistes. C’est le cas d’Aoua Keïta, rue créée en 2011, dans le cadre de l’urbanisation des Hauts de St-Aubin. Femme politique, militante et sage-femme, elle représente une figure majeure du féminisme et du syndicalisme au Mali, engagée tout au long de sa vie contre la colonisation. Cette dénomination pourrait être mise en lien avec le jumelage entre Angers et Bamako. Dans tous les cas, cet hommage reste relativement rare en France, Angers figurant parmi les premières villes à avoir attribué son nom à une voie, avant que d’autres, comme Nantes en 2025, ne fassent de même.

La rue Aoua Keita, Quartier des Hauts de Saint Aubin, dénommée le 30 mai 2011

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Photo : C. Arab, Mars 2026.

En conclusion

Des figures comme Aoua Keïta doivent être soulignées tant elles demeurent rares dans la toponymie angevine, où les femmes racisées restent très largement minoritaires. Toutefois, ces constats ouvrent plus largement la réflexion sur d’autres formes d’invisibilisation dans l’espace public : qu’en est-il des identités queer, des personnes en situation de handicap ou d’autres groupes minorisés ? L’enjeu d’une approche véritablement inclusive de l’espace et intersectionnelle de la toponymie invite ainsi à élargir encore les perspectives de représentation. À Angers, le nom de Colette, écrivaine dont la bisexualité est aujourd’hui reconnue, est par exemple déjà présent dans l’espace urbain, illustrant ces potentialités encore peu mobilisées dans la lecture des noms de voies.

Notes

1 Le Maréchal Lyautey a joué un rôle central dans la colonisation française, en particulier au Maroc, où il est la figure majeure de la mise en place du protectorat français (1912–1925).

2 Alexis Carrel a contribué indirectement au contexte idéologique colonial en défendant, notamment dans l’entre-deux-guerres, des positions eugénistes et hiérarchisantes des populations humaines, qui ont pu être mobilisées dans certains discours scientifiques et politiques coloniaux

Pour citer ce document

Chadia Arab et Pierre Houdayer, 2026 : « Les noms de rues à Angers (3/3) », in H. Davodeau, L. Guillemot & S. Giffon, Atlas Social d'Angers [En ligne], eISSN : 2968-0255, mis à jour le : 27/08/2026, URL : https://atlas-social-angers.fr:443/index.php?id=1353, DOI : https://doi.org/10.48649/asda.1353.

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doi 10.48649/asda.1342

Extrait d’une illustration d’Anouk Guérin, étudiante à l’Ecole des Beaux-Arts d’Angers. Avec l'aimable accord de l'illustratrice. CC 4.0 BY-NC-ND.

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doi 10.48649/asda.1350

Autres planches in : Organisation territoriale et politique

Extrait d’une illustration d’Anouk Guérin, étudiante à l’Ecole des Beaux-Arts d’Angers. Avec l'aimable accord de l'illustratrice. CC 4.0 BY-NC-ND.

Les noms de rues à Angers (2/3)
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par Chadia Arab

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Graphique : GIFFON, 2022

L’intercommunalité et les fusions de communes
Le grand déménagement du territoire angevin

par Hervé Davodeau

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Bibliographie

BADARIOTTI D., 2022, Les noms de rue en géographie. Plaidoyer pour une recherche sur les odonymes. Annales de géographie, n°625, 2002, p. 285-302. En ligne.

CAUCHEBRAIS T., 2019, Angers : le maréchaL Lyautey mérite-t-il que l’on débaptise son boulevard ? RCF Radio. En ligne.

COUTRAS J., 1997, À propos de la construction sexuée de l’espace urbain. Les Cahiers du Genre, n° 19. En ligne.

Ouest France, 14 septembre 2018, Angers. Le square Alexis-Carrel renommé place Clément-Méric. En ligne.

Ouest France, 12 décembre 2022, Sur les plaques de rues d’Angers, les femmes sortent-elles de l’ombre ? En ligne.

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Chadia Arab

Directrice de Recherches au CNRS, Université d'Angers, UMR CNRS 6590 Espaces et Sociétés (ESO)

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Masterant LLPC (Littératures, Langues, Patrimoines et Civilsiations) 2024-2026 - Université d’Angers

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« L’espace urbain ne peut être uniquement reflet d’une culture. Par son organisation même [...] il véhicule forcément un contenu idéologique auquel il est difficile d’échapper », écrivait Jacqueline Coutras en 1997. La ville porte ainsi un marquage à la fois politique et symbolique (Badairotti, 2002), dont la toponymie constitue un indicateur particulièrement révélateur. À Angers, les déséquilibres marqués dans les noms de voies selon le genre (voir planche 1 et planche 2) interrogent les valeurs que la ville inscrit, consciemment ou non, dans son espace public. Ces enjeux sont d’autant plus significatifs que la féminisation des rues fait l’objet d’une volonté municipale affirmée depuis 2009 : « Depuis cette année-là, les maires successifs se sont attachés à promouvoir la féminisation des rues », rappelait Sylvain Bertoldi (conservateur en chef des Archives d'Angers) dans Ouest France en 2022. Dans la continuité des deux premières planches consacrées aux inégalités de genre dans la toponymie angevine, cette troisième proposition adopte une approche intersectionnelle. Elle vise à mettre en lumière, d’une part, les exceptions et les absences dans la représentation des femmes, et, d’autre part, à interroger, dans une perspective postcoloniale, l’invisibilisation spécifique des femmes racisées.

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