Atlas Social d'Angers

Le dessous des cartes de la douceur angevine

Roms en bidonvilles à Angers : des habitants à part (entière) ?

par Samuel Delepine

planche publiée le 12 septembre 2026

Depuis plus de vingt ans des bidonvilles et des squats majoritairement occupés par des Roms roumains sont visibles dans l’agglomération d’Angers comme dans d’autres métropoles françaises. Au gré des expulsions ces lieux de vie précaires évoluent, se déplacent et plus rarement se stabilisent. Les approches pour une résorption de ces bidonvilles, puisque tel est l’intitulé de la politique gouvernementale dédiée aujourd’hui, sont multiples et parfois contradictoires. Entre humanité et rejet, droits des étrangers et habitants du territoire, renouvellement des lieux de vie et code de l’urbanisme, ce sujet éminemment politique est très complexe.

L’auteur tient à remercier Fabrice Corbineau (Association Trajectoires), Damien Rouillier et Claire Sabah (AIH-Anjou Insertion Habitat).

De qui parle-t-on ?

Les personnes qui habitent ces bidonvilles sont toutes, à de très rares exceptions, des Roms de Roumanie qui viennent des mêmes départements voire des mêmes villages dans leur pays d’origine. Si elles ont le droit de circuler au sein de l’Union Européenne, le droit d’installation en revanche est lui beaucoup plus strict. Bien que de nationalité roumaine et citoyens européens, ces personnes sont avant tout identifiées comme Roms. Cette caractéristique ethnique, cette « tsiganité », ajoutée au fait que nombre de ces personnes vivent en caravane (pas tant pour circuler que pour avoir un toit) font que les confusions avec les Gens du Voyage sont monnaie courante, même au niveau institutionnel. Or cela pose problème car, pour le dire clairement, malgré l’abrogation en 2017 de la loi de 1969 sur le statut de Gens de Voyage, ces derniers sont et restent une catégorie administrative franco-française. Une catégorie certes très ethnicisée - d’où les confusions - et par exemple dire : « Gens du voyage roumains » est une erreur !

Du départ à l'arrivée, une immigration très localisée

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Source : Recherches et enquêtes personnelles. Plateforme résorption des bidonvilles. Mars 2026. Anjou Insertion Habitat. Réalisation : ESO-Angers, Université d'Angers-CNRS, Atlas social d'Angers, 2026.

La migration des Roms de Roumanie vers l'Europe occidentale et vers la France en particulier constitue un flux migratoire de faible importance numérique et une migration économique  classique . Néanmoins elle est spécifique dans son aspect familial et dans le fait que des groupes familiaux issus des mêmes territoires (villages, quartiers, à savoir le Județ de Sălaj en Transylvanie et les Județ de Mehedinți et de Dolj, en Olténie au sud-ouest du pays) se regroupent sur des espaces marginalisés identifiés comme accessibles, ici à Angers ou à Nantes.

Une vie dans les interstices urbains

À Angers comme dans les autres métropoles françaises (par exemple l’agglomération nantaise qui compte une soixantaine de ces bidonvilles début 2026), ces migrants économiques s’installent dans des interstices de l’espace urbain, dans des zones périphériques a priori disponibles. On les retrouve ainsi près des échangeurs d’autoroutes, sur des friches industrielles, d’anciens parkings, des espaces « naturels » en bord de routes etc. Quels qu’ils soient, ces sites ne sont jamais complètement à l’abandon.

Situation des bidonvilles dans l'agglomération d'Angers en 2026

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Source : Recherches et enquêtes personnelles. Plateforme résorption des bidonvilles. Mars 2026. Anjou Insertion Habitat. Réalisation : ESO-Angers, Université d'Angers-CNRS, Atlas social d'Angers, 2026.

La localisation est correcte mais volontairement pas tout à fait exacte. L’objectif de la carte n’est pas de situer précisément les bidonvilles mais de donner une idée du phénomène et de ce qu’il implique en termes d’accompagnement et de politiques publiques. Même pour les plus proches de la ville-centre ces bidonvilles sont toujours situés dans des marges de l’espace urbain.

Que ce soit en espace public ou privé, dans la propriété d’une entreprise (souvent), l’occupation du site est, à moins d’avoir été régularisée, quasiment toujours illicite. Certaines familles sont présentes sur l’agglomération depuis de nombreuses années et une majorité travaille. Si la migration familiale est une caractéristique du public rom, les enfants ne sont pas si nombreux sur les bidonvilles. L’enjeu de leur scolarisation est néanmoins fort (142 enfants sont scolarisés dans la métropole au premier trimestre 2026 sur 228 mineurs recensés) et la scolarisation à l’école primaire implique les écoles et le CASNAV1. En revanche la scolarité est souvent discontinue car dépasse rarement les premières classes du collège : elle concerne rarement des jeunes de plus de 13 ans.

Composition démographique des bidonvilles de la métropole

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Sources : Plateforme résorption des bidonvilles, mars 2026. AIH-Anjou Insertion Habitat. Association Trajectoires, janvier 2025.

Au sein de groupes familiaux élargis sur les bidonvilles, les cellules familiales ont, en moyenne, peu de membres contrairement aux idées reçues.

Bidonville rom à Trélazé

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Source : AIH-Anjou Insertion Habitat, janvier 2025.

Au moment du cliché l’habitat est mixte entre caravanes (plus destiné à se loger qu’à circuler) et baraques. Le site n’a encore fait l’objet d’aucune intervention d’aménagement.

De personnes en situation de migration à habitants du territoire ?

Parler d’habitants du territoire semble presque incongru lorsqu’on évoque les personnes des bidonvilles car l’ethnicisation prime dans la mesure où ces familles sont avant tout perçues et identifiées comme « roms » ou parfois comme « Roumains ». Ce dernier terme est plus souvent employé, plus pour l’associer à l’ethnie qu’à la nationalité effective. Pour d’autres, ce sont des personnes identifiées comme majoritairement en situation de fragilité et de précarité, nécessitant une prise en charge. Un regard strictement juridique les qualifiera de personnes étrangères globalement en situation irrégulière, pointant leurs ressources insuffisantes ou leur occupation illicite d’un terrain.

A l’instar des Gens du Voyage, ils peinent donc à être perçus comme des habitants d’un territoire donné. Les Roms et les Tsiganes en général subissent partout en Europe un rejet et un racisme historique et parfois institutionnalisé. Nommé « antitsiganisme » ce racisme est ancré dans le rejet de populations jugées différentes et inassimilables en opposition aux populations sédentaires et majoritaires. Comme beaucoup de migrants économiques à travers l’histoire certaines familles ont un projet au pays, en général la construction d’une maison, et multiplient les migrations pendulaires. Cette absence de projet définitif d’intégration en France peut heurter, être incompris voire provoquer du rejet dans un contexte d’accompagnement vers l’insertion mené à l’échelle de l’agglomération. La majeure partie des personnes travaille dans le secteur agricole autour d’Angers principalement lors des récoltes (arboriculture, maraichage, viticulture) Toutefois les discontinuités dans l’emploi sont nombreuses et la moyenne du temps de travail annuel est faible, environ 320H et moins de 5 % avaient l’équivalent d’un mi-temps annuel en 2024 (Trajectoire2). Toutefois, la dépendance de certaines entreprises du secteur agricole (viticulture, arboriculture) à cette main d’œuvre est forte.

Le programme de « résorption des bidonvilles »

En 2018 la DIHAL (Délégation Interministérielle à l’Habitat et au Logement) a mis en place un programme dit de résorption des bidonvilles. Celui-ci est destiné à proposer une alternative au cercle vicieux des expulsions et reconstitution des bidonvilles depuis plus de 20 ans dans les agglomérations françaises et dénoncé par des collectifs nationaux également très actifs localement comme Romeurope (Voir en ligne). Ce programme est mis en œuvre dans l’agglomération d’Angers. Le pilotage est assuré par l’Etat et ou la DDETS (Direction Départementale de l'Emploi, du Travail et des Solidarités) selon les départements. Des diagnostics sociaux et territoriaux sont effectués par l’association Trajectoires qui travaille en partenariat avec les services de l’Etat, les collectivités locales et des associations locales. Anjou Insertion Habitat est chargé de la « mission bidonvilles » pour le département de Maine-et-Loire.

Site en cours d’aménagement et de réflexion vers un Site d’Aménagement Temporaire (STA)

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Source : AIH-Anjou Insertion Habitat, janvier 2025.

L'aménagement de sites ou terrains d’accueil temporaires (STA) ou SAT (Site d’Aménagement Temporaire) est un axe de la politique de résorption des bidonvilles initiée par la DIHAL (Délégation Interministérielle à l’Habitat et au Logement) et dont les politiques publiques locales peuvent s’emparer.

Idéalement l’objectif est le relogement des familles. Les étapes de concertation sont longues, les sites bougent (tous les sites actuels sont des sites de réinstallation) et si l’ensemble des bidonvilles est concerné par au moins une action, on distingue différents niveaux d’intervention. Les actions de salubrité, d’accès à l’eau ou de prévention incendie constituent la base alors que la stabilisation des sites via un programme d’habitat adapté intégré au PLUi sont les programmes les plus ambitieux. D’autres sites font l’objet de SAT (Site d’Aménagement Temporaire) qui nécessite également une modification du PLUi3. De très nombreux acteurs sont mobilisés pour des actions sur du temps long. Combiner accès à l’emploi et stabilisation (parfois loin de la métropole) et souhaits des familles de ne pas être séparées du groupe complique aussi l’équation pour les associations et l’ensemble des acteurs qui interviennent. En effet, malgré l’apparente uniformité de ces bidonvilles les groupes familiaux qui y vivent sont différents et n’ont pas forcément les mêmes aspirations. Ceux que l’on nomme « les Roms » ne constituent pas un groupe homogène et cet énième cliché lié à la « tsiganité » semble bien difficile à dépasser. Enfin s’ajoute à cela comme le dit le rapport le 2025 de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme que « même les politiques visant ostensiblement l’inclusion finissent parfois par renforcer la mise à l’écart en enfermant ces populations dans une différence insurmontable »4.

STI (Site Temporaire d’Insertion) sur le terrain de Nozay

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Source : AIH-Anjou Insertion Habitat, janvier 2025.

Les Sites Temporaires d’Insertion constitue une étape supplémentaire de la résorption par rapport aux STA. Mieux équipés, l’habitat se caractérise essentiellement par des mobil-homes. L’amélioration des conditions de vie sur site est censée être un premier pas vers une insertion plus globale.

Schéma de l’organisation et des acteurs du programme de résorption des bidonvilles dans le département de Maine-et-Loire et dans l’agglomération d’Angers

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Sources : Recherches et enquêtes personnelles. Plateforme résorption des bidonvilles. Mars 2026. Anjou Insertion Habitat. Réalisation : ESO-Angers, Université d'Angers-CNRS, Atlas social d'Angers, 2026.

Le schéma montre l’organisation spécifique de la politique de résorption des bidonvilles dans le Maine-et-Loire et dans l’agglomération d’Angers. Dans d’autres métropoles il serait sensiblement le même sur le principe (Coordination État, collectivités locales et milieux associatifs) mais avec des différences notables sur le nombre d’acteurs concernés et la réalité de la coordination.

Pour conclure

La situation des bidonvilles dans l’agglomération d'Angers est très évolutive. Certains se forment, se défont ou se reforment au gré des séparations ou recompositions des groupes familiaux ou des expulsions. Tout un système d’acteurs essaie de se coordonner pour tendre vers l’objectif national de « résorption des bidonvilles ». Si les enjeux d’emploi, de logement, de scolarisation, de droit, d’urbanisme voire d’image sont forts, c’est avant tout un enjeu humain qui est au cœur de ces processus.

Notes

1 Centre Académique pour la Scolarisation des élèves Allophones nouvellement arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de Voyageurs. Dans chaque département les CASNAV, selon leurs moyens, encouragent et suivent la scolarisation des enfants roms avec des confusions possibles parfois avec la catégorie dite EFIV (Enfants de Familles Itinérantes et de Voyageurs) qui concerne les enfants du Voyage.

2 Trajectoires est une association créée en 2013 avec pour objectif d’appuyer les acteurs publics et associatifs dans la mise en place de solutions pertinentes pour l’insertion sociale des populations migrantes habitant en bidonvilles et squats en France, et notamment des populations originaires d’Europe de l’Est (Roumanie, Bulgarie, pays des Balkans). Elle intervient dans plusieurs régions de France et entre autres dans le Maine-et-Loire. Voir en ligne

3 Le SAT est selon la DIHAL (Délégation Interministérielle à l’Habitat et au Logement) une « alternative temporaire au bidonville, et solution permettant de sortir du cycle des évacuations suivies de réinstallation ».

4 Voir en ligne

Pour citer ce document

Samuel Delepine, 2026 : « Roms en bidonvilles à Angers : des habitants à part (entière) ? », in H. Davodeau, L. Guillemot & S. Giffon, Atlas Social d'Angers [En ligne], eISSN : 2968-0255, mis à jour le : 14/09/2026, URL : https://atlas-social-angers.fr:443/index.php?id=1365, DOI : https://doi.org/10.48649/asda.1365.

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Crédits : Commune d'Angers/Archives patrimoniales. Extrait du Plan d'aménagement, d'embellissement et d'extension de 1936. Côte du document : 1 Fi 1708

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Bibliographie

CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme ), 2025, « La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, année 2025 », La Documentation Françaises, 383 p., ISBN : 978-2-11-174308-3. Voir en ligne

OLIVERA M., 2011, Roms en (bidon)villes, Rue d'Ulm, coll. « La Rue ? Parlons-en ! », 84 p., ISBN : 9782728804665

PENNA A. et LEON M., 2024, « Entretien avec Le Clève, A. Résorption des bidonvilles », Lien Social, 1352(1), pp. 18-24. DOI : 10.3917/liso.1352.0018

ROCHE E., 2022, Reloger les habitants des bidonvilles. Un urbanisme en marges, Presses universitaires de Rennes, 378 p., ISBN : 978-2-7535-8644-4

Délégation Interministérielle à l'Hébergement et à l'Accès au Logement (DIHAL), La politique de résorption des bidonvilles. URL : https://preprod.resorption-bidonvilles.dihal.gouv.fr/

Index géographique

Glossaire

Samuel Delepine

Maître de conférences en géographie sociale à l’Université d’Angers au département carrières sociales de l’IUT d’Angers-Cholet

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Résumé

Depuis plus de vingt ans des bidonvilles et des squats majoritairement occupés par des Roms roumains sont visibles dans l’agglomération d’Angers comme dans d’autres métropoles françaises. Au gré des expulsions ces lieux de vie précaires évoluent, se déplacent et plus rarement se stabilisent. Les approches pour une résorption de ces bidonvilles, puisque tel est l’intitulé de la politique gouvernementale dédiée aujourd’hui, sont multiples et parfois contradictoires. Entre humanité et rejet, droits des étrangers et habitants du territoire, renouvellement des lieux de vie et code de l’urbanisme, ce sujet éminemment politique est très complexe.

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